L'oeuvre de la semaine


ECOLE LORRAINE du XIVème siècle       :  Initiale "E" historiée

 Ce 27 juin, l'étude parisienne Ader va procéder à la vente, dans sa salle de la rue Favart, d'un exquis fragment d'un antiphonaire de Metz datant environ de 1300.

Le thème en est "Le Christ accueillant les apôtres devant la Jérusalem céleste"  

Peint à tempera, gouache et or bruni sur parchemin.
 
 Dimensions : H. 100 mm x L. 100 mm

Sur un fond beige avec un décor en damier orné de petites croix rouges, une initiale « A » historiée apparaît sur un fond bleu outremer parsemé d'un décor géométrique de croisillons blancs et de ronds rouges. Le Christ, au nimbe cruciforme, se tient debout à la porte de ce qui semble être la Jérusalem Céleste. Il y accueille l'ensemble des apôtres, dont Pierre et Paul au premier rang. L'Apocalypse selon saint Jean dit des remparts de la Jérusalem céleste qu'ils « reposent sur douze assises portant chacune le nom de l'un des douze Apôtres » (21 :14) et c'est une ville symbolique qui représente le groupe des disciples de Jésus appelés à régner au ciel avec lui dans le royaume de Dieu (Révélations 3 :12 ; 21 :2). L'architecture se détache de l'initiale même pour occuper l'espace entier du décor. 

L'exécution parfaite de l'architecture de la Jérusalem céleste, le traitement des coloris, et la minutie apportée dans le traitement des figures malgré une uniformité dans leurs traits (yeux en amande avec des pupilles très noires sur les côtés, chevelure longue et ondulée, orteils et doigts longs et sinueux, silhouettes longilignes) placent cette miniature sur le même plan artistique, qualitativement et stylistiquement, que des manuscrits réalisés à Metz pour son évêque Renaud de Bar (entre 1303 et 1316), grand mécène. Plusieurs mains ont été identifiées dans ces manuscrits, et nul doute que l'artiste qui a peint cette miniature a travaillé auprès des plus grands. D'autre part, l'enracinement d'une tradition d'illustration du texte apocalyptique est encore attesté en Lorraine au début du XIVe siècle par les deux Apocalypses en français conservées à Dresde (OC 50) et à Liège (MsW5).

Malheureusement, durant la Seconde guerre mondiale, 1 450 manuscrits furent transférés de la bibliothèque de Metz au Fort du Mont-Saint-Quentin et dont la moitié disparaîtra lors de l'incendie qui ravagea le fort en septembre 1944. La miniature serait-elle extraite d un de ces manuscrits disparus ?

Texte : en latin, écriture gothique liturgique. Au verso, notation musicale carrée sur des portées de quatre lignes tracées en rouge, « [a]d nomini tuo [ ] celi [ ]. Rubrique ad n[onas] ». 

Comparaisons : Bréviaire à l'usage de Verdun, Verdun, Bibl. mun., ms. 0107, f. 090v, f. 092 ; Londres, Sotheby's, Western Manuscripts and Miniatures, December 1 1998, lot. 12. Des rapprochements stylistiques sont également à faire avec les personnages de la Chronique dite de Baudouin d'Avesnes (Arras, BM, MS 863, f. 7, f. 9, f. 19v, etc.), probablement de la région de Thérouanne (nord de la France) datant de la fin du XIIIe siècle. Ainsi, en dépit de son anonymat, le maître de cette miniature appartient à un noyau d influences provenant d'ailleurs, qui témoigne du mouvement des artistes vers la Lorraine à la faveur du mécénat entourant Renaud de Bar.

Etat : excellent. Au recto, décor de la haste montante tronquée. Au verso, restes de papier dû à un encollage ancien.

Bibliographie : Kay Davenport, The Bar Books : Manuscripts Illuminated for Renaud de Bar, Bishop of Metz (1303-1316), Turnhout, Brepols, 2017 ; Alison Stones, Les manuscrits de Renaud de Bar, colloque « L'écrit et le livre peint en Lorraine, de Saint-Mihiel à Verdun (IXe XVe siècles) », Turnhout, Brepols, 2014, pp. 11-27.

Cet extraordinaire dessin est estimé entre 12 000 et 15 000 euros
Robert LETERRIER